Sogndal

J’arrive à Sogndal en fin d’après midi. C’est une assez grande ville pour la Norvège, environ 7000 habitants. Sur le coup je trouve ça trop grand. Pourtant, comparé aux montagnes, aux fjords gigantesques, Sogndal n’est qu’une petite tête d’épingle perdue entre terre et eau. Je me surprends même à penser insécurité à la vue d’un commissariat de plusieurs étages. Comme quoi, on se fait vite aux villages déserts, aux fjords paisibles et même à la brandade de morue en poudre. Je m’arrête dans un café en rêvant à un bol noir fumant et corsé. Je décroche le précieux sésame le tout dans une ambiance pour le moins animée. Le café est bondé, des groupes de locaux, amis, familles, enfants, discutent et rigolent autour de leurs parts de gâteaux respectives. Je me sens étrangère. Je ne comprends rien à ce qui se dit, à ce qui se joue, moi qui ne fait que passer. J’opte finalement pour la terrasse et ses plaids en poils de mouton. Toute seule dehors, je me sens comme un ours, oui bon… un ourson solitaire. Le café noir englouti, je me mets en quête de l’office du tourisme, ou plutôt du bureau temporaire qui remplace l’office du tourisme en hors saison. Celui-ci se trouve dans un genre d’épicerie-fast-food-pmu. Une jeune femme me renseigne à un rythme mou ponctué de « euuuuuuuh ». Elle me donne une carte de Sogndal version set de table en papier avec les hébergements possibles. Etant donné que l’épicerie-fast-food-pmu arbore fièrement le sigle de l’office du tourisme, je demande le prix des hébergements… Euuuuuuuuuh. Bref, j’ai pas eu les prix des hébergements, sans doute trop difficile de soulever le téléphone. L’employée du mois m’indique un camping ouvert situé à 1 Kilomètre.

Après m’être farci le fameux kilomètre en bord de route je tombe sur le dit camping on ne peut plus fermé, grosse pancarte à l’appui. Me prend alors l’envie de retourner à l’épicerie-fast-food-pmu et de barbouiller l’employée du mois de sauce barbecue. Mais finalement je me dis que la dépense calorique que représente l’opération n’en vaut pas bien le coup et que ça ne serait pas très sympa pour la sauce barbecue.

Je refais donc le chemin dans l’autre sens en tentant ma chance dans chaque hébergement. Ils sont soit fermés, soit complets, soit hors de prix.

Au bout de 2 Kilomètres, trois hôtels ruineux, une pension-restaurant chinois complète, deux auberges fermées, ma motivation commence à ressembler à un vieux chewing-gum sec qui finirait par se décoller du dessous de la chaise où il trônait depuis 10 ans.

Je réussi à contacter le camping situé à l’autre bout de la baie, il est ouvert et a même l’air sympa. J’entreprends donc de faire les 3 derniers kilomètres qui me séparent du St Grall. Mon sac ne m’a jamais semblé aussi lourd et même mes pieds semblent vouloir se barrer sans moi. Partir seul c’est bien, mais là ça craint. A mi-chemin du camping qui me nargue tel un mirage au soleil couchant, je me dis que je refuse de me mettre à pleurer comme une gamine écervelée au bord de la route. Ma planche de salut tient dans la poche, une barre énergétique au goût indéterminé mais sucré. Si je m’arrête pour manger, c’est sûr je ne repartirai pas de si tôt et il commence déjà à faire nuit. Je me motive avec un truc débile qui marche à merveille, le train du bonheur dans Dumbo, ça c’est de la référence profonde et philosophique. J’ai beau essayer de trouver un truc plus classe, c’est toujours Dumbo qui l’emporte.

Arrivée dans le camping, sur mon emplacement, je me libère de mon sac et m’étale comme un oeuf au soleil. Après avoir monté ma tente dans un effort las, je profite de la vue. Au loin, un banc de marsouins se découpe à la surface de l’eau qui scintille au soleil couchant… Magique. On n’a rien sans rien.

Après cette journée en 6 volumes illustrés, je rêve d’une douche et d’un plat lyophilisé. En découvrant les sanitaires, j’ai une folle envie de les remercier tellement c’est propre, neuf et chaud. Si ces sanitaires avaient eu une main, je l’aurai volontiers serrée. Quand on s’écarte de son quotidien, la notion de confort reprend sa vraie dimension. Ma douche est digne d’un Spa de luxe, mon plat lyophilisé tiède mérite son étoile au Michelin et ma tente agrémentée de son Thermarest ridiculise le Plaza.

 

 

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Le Nærøyfjord

Après un petit déjeuner humide, brumeux et chocolaté, j’embarque pour la traversée du Nærøyfjord, et par la même occasion, pour une journée interminable.

Le bateau est presque vide, une famille de trois Allemands et deux autres touristes seulement. La température extérieure n’est pas très élevée mais il y a surtout une humidité ambiante saisissante qui offre un spectacle lugubre et envoûtant. Les langues de brumes et nuages épars viennent s’accrocher aux pans des montagnes qui plongent dans les eaux sombres du Fjord. Le ciel est dense, chargé de nuages. Les premiers habitants de ces berges n’avaient aucune route, le Fjord était l’unique voie praticable, en cas de tempête ils étaient seuls au monde accrochés au cou de la montagne. Certains cultivaient le tabac, d’autres élevaient des chèvres ou pêchaient… Vivre isolé, coupé du reste du monde dans un décor de nature brute aussi gigantesque, ça laisse pour le moins rêveur. Le paysage escarpé regorge de légendes racontées au coin du feu par un vieux papy ridé et de créatures chimériques dessinées à l’encre de Chine. Quand un marsouin pointe le bout de son dos gris sombre hors de l’eau, c’est tout cet univers là qui vient percuter le réel pour lui donner un relief un peu différent. J’oublie le froid humide qui semble vouloir à tout prix s’immiscer dans chaque interstice disponible. Mais au bout d’un moment la raison me rattrape et je me rappelle que je ne sais pas où je dors ce soir et qu’il serait bon que je ne chope pas le rhume de l’année paumée en Norvège fin décembre avec ma tente sur le dos.

Je continue de profiter du spectacle derrière les vitres, à partager gâteaux et « alerte Marsouins » avec la famille d’Allemands. A ce moment, nous sortons du Nærøyfjord dont les eaux viennent se mêler à celles de l’Aurlandsfjord dans un vaste décor gris-bleu. J’étudie un peu ma carte et les quelques conseils flous de l’office du tourisme en espérant que Kaupanger ça soit chouette et accueillant. Kaupanger en vue, je me dis que c’est peut être chouette mais somme toute peu accueillant. Un des membres de l’équipage m’annonce que les hébergements (comme à peu près tout) sont fermés à Kaupanger  à cette saison et que j’aurai plus de chance à Sogndal. Mais il faut prendre le bus et le dit arrêt de bus se trouve plus haut sur la colline. C’est comme ça qu’un bon plan pour éviter la grande ville de Bergen se transforme en un concept moisi qui prend l’eau, le tout d’après les conseils d’une guide touristique souriante et convaincue. Je pars donc à l’assaut de la colline sous la pluie et au bord de la route sur laquelle les voitures, camions et autres Quads passent à cent à l’heure, charmant. Je finis par trouver un arrêt de bus bien Norvégien ne comportant aucun panneau, à quoi bon? J’attends… longtemps. Au bout d’une heure et quart je me dis que je suis Française et qu’en France on fait du Stop. Voilà. Je commence donc ma tentative désespérée le pouce en l’air en souhaitant que ça ne soit pas une injure en Norvégien. Au bout d’une dizaine de voitures, il faut se rendre à l’évidence, j’ai plus l’air d’effrayer les gens que d’attirer leur sympathie. J’ai toujours pas trouvé de réchaud pour me faire à manger, les campings sont fermés, j’ai mangé 4 pépitos à midi, il pleut… Un pick-up rouge surgit sur la route. Dans les films d’horreur les psychopathes ont toujours des pick-up, j’ai faim et du coup des idées débiles me galopent dans le crâne. Finalement je lève le pouce en pensant à mon épitaphe. Le type s’arrête, la cinquantaine, barbu avec des lunettes et un pull tricoté.  Il m’explique que l’arrêt de bus est à 2 Kilomètres en haut de la colline, je grimpe donc dans le pick-up rouge.

Mon conducteur s’avère être vraiment sympathique, souriant et clou du spectacle il connait Brest, ma ville d’origine, grâce à la fête de Brest 2012 où il s’est rendu en bateau avec d’autres habitants de Kaupanger pour un concours de légumes (à ce que j’ai compris)…improbable. Du coup, son visage s’illumine en me parlant de Brest et le trajet devient trop court. Garé devant l’arrêt de bus il termine son récit en me disant que si je suis toujours là après ses courses, il me conduira directement à Sogndal.

Finalement le bus arrive, en montant dans celui-ci je vois mon petit monsieur au pick-up rouge me faire un grand salut souriant en reprenant sa route. Tout va mieux, j’ai faim mais je m’en fou, un pépito fera l’affaire. De toute façon, le trajet jusque Sogndal ne doit durer qu’un quart d’heure environ, je serai bientôt prête à planter ma tente. L’optimisme est parfois trompeur…