Les cairns tu suivras

De La Grave au Lac du Goléon

En milieu de matinée, je quitte le camping par le sentier qui mène vers La Grave, avec pour projet de prendre mon petit déjeuner en terrasse avant de décoller pour le lac du Goléon (environs 8km de 1500m à 2500m) . Une fois dans le village, je perds un temps infini pour prendre le dit « petit dèj » que j’avalerai finalement à midi, le seul et unique distributeur de La Grave étant en panne depuis plusieurs jours et les établissements n’acceptant pas tous les paiements par carte en dessous d’une certaine somme…bref! j’aurai gagné un temps fou à terminer mon reste de floraline au camping. J’espère pour les commerçants du coin que la région se bougera enfin un peu les miches pour que ce problème, visiblement récurrent, soit enfin réglé une bonne fois pour toutes.

Le déjeuner terminé, je grimpe les 300m de dénivelé en direction des Terrasses par le GR54 et suis la route bitumée vers Les Hières. A vrai dire, rien d’extraordinaire sur cette section, heureusement une famille arrivée de Paris m’embarque sur les derniers mètres jusqu’au parking du départ.

Ce n’est qu’arrivée sur le sentier que je découvre le chantier en cours, n’ayant pas été prévenue à l’office du tourisme. La construction d’un barrage hydroélectrique a complètement métamorphosé le sentier pour grimper au lac. La piste hyper large des engins de chantier, grimpe en mode tout droit et coupe les boucles du chemin qu’il faut suivre à l’aide des cairns. En bref, c’est le bordel.

Le paysage reste magnifique, mais le sentier a pris un sacré coup dans sa tronche.

Il vaut donc mieux éviter de rester sur la section au centre et serpenter en cherchant les cairns. Je croise quelques personnes, sous un soleil qui cogne doucement mais sûrement. Les deux premiers tiers du sentier ne présentent pas de difficulté particulière, surtout sans sac de rando. La dernière section par contre est plus abrupte. Sur la fin, je commence à fatiguer. Du coup, j’ai pris une décision bien bien nouille comme il faut, en voyant un cairn un peu plus haut. Il y avait, pour y accéder, un genre de sentier qui grimpait tout droit, du genre direct mais efficace. Banco!

Etant au courant que la dernière section grimpait plus que le reste, ça m’a paru logique. Une fois dessus, j’ai bien regretté mon erreur. J’apprendrai plus tard que certaines traces directes sont dues aux aller-retours vers le chantier, oui mais ça c’était plus tard. Sur le coup j’ai copieusement râlé sur les types qui ont rédigé mon guide rando et leur soit disant « randonnée à caractère familial de mon c** ». Accrochée aux cailloux avec le sac de 12 kilos sur le dos je finis par me hisser péniblement en haut sous les allers et venues de l’hélicoptère, qui heureusement n’était pas venu chercher la fille un peu neuneu avec son gros sac, mais ramener le matériel du chantier.

Soit dit en passant je considère quand même que le guide Rother se plante en décrivant la randonnée comme « familiale », pour avoir moi-même croisé pas mal de familles avec enfants (ou même adultes) en pleine galère, car trop jeunes (moins de 10 ans) ou peu habitué aux efforts physiques qu’exige la montagne. L’état du sentier, pour le moment, demande aussi de bien prendre son temps, pour emprunter la route la plus facile qui serpente et s’approche de la chute d’eau une fois en haut, avec en prime un beau point de vue. Disons que pour une famille sportive, avec des enfants d’au moins dix ans, ça ne devrait pas poser de problème, mais en dessous de cet âge, pas sûr qu’ils apprécient la balade et du coup vous non plus. Croyez moi, j’en ai croisé qui étaient franchement mal partis pour passer un bon moment ^^.

Je finis par grimper la dernière langue rocheuse et aperçois enfin le refuge en me disant qu’il est juste impossible que je redescende par cette même voie directe avec le sac le lendemain, à moins de vouloir descendre vraiment très vite.

Une fois près du lac tout va mieux. Il n’y a plus personne, juste moi et mes quelques kilomètres dans les pattes. Le ciel se couvre et donne à l’eau un visage austère, celui d’un lac qui pourrait abriter autant de légendes que l’imagination lui accorde. Une bonne dose de plénitude aux accents sauvages.

Après m’être refroidi la tête, les yeux perdus dans les reflets du lac, je monte vers le refuge pour profiter d’un peu de chaleur et de tarte à la poire maison, ayant déjà bien tapé dans mon capital énergie.

Les gérants sont vraiment sympas et accueillants, tout comme le cadre du chalet lui-même. C’est à ce moment que j’apprends ce qui est arrivé à ce pauvre sentier et déduit mon erreur de parcours sur la fin de celui-ci. Le barrage permettra, entre autres, l’accès à l’électricité pour les gens du refuge. Pour le moment ce sont les lueurs, non sans charme, des bougies et lampes à pétrole qui animent leurs soirées et me rappellent, avec un brin de nostalgie, les soirs d’été passés après une journée de surf, la tête oscillant entre l’assiette de pâtes et la « lampe tempête » de mon grand-père qui parfumait l’air de son pétrole enivrant.

La pause salutaire terminée, je pars monter ma tente un peu plus bas, à mi-chemin entre le lac et le refuge. En pleine opération bivouac, un groupe de copains vient me proposer une bière rafraîchie dans le lac, ça ne se refuse pas. Ils arrivent de Briançon et ont trimbalé leur pack de bière sur le dos depuis le parking du bas, motivation. La fille du groupe a piqué une tête dans le lac, j’avoue que je ne sais pas comment au vu de la température de l’air et de l’eau. Après avoir papoté et m’être bien marrée avec cette troupe surgie de nulle part entre deux cailloux à 2500m d’altitude, ils repartent à la tombée du jour avec leurs bières vides sur le dos, pendant que je rejoins ma tente. Les pâtes au riz et champignons (cuisine hautement gastronomique) mijotent doucement dans le ronflement familier du réchaud.

Après avoir mangé, j’entends des voix. Petit 1, les champignons n’étaient finalement pas des cèpes, petit 2, je ne suis plus la seule à bivouaquer. Un groupe s’est installé au bord du lac, j’embarque mon chocolat à la fleur de sel pour aller saluer mes nouveaux voisins. Ils arrivent de Briançon et Fontainebleau et me proposent de partager avec eux leur bouteille de rosé… La vie est une dure lutte comme dirait l’autre (qui se reconnaîtra). On grimpe donc sur les hauteurs du lac, notre verre à la main, pour immortaliser le mélange improbable de nos têtes coiffées par le vent et du décor qui nous accueille pour la soirée. Après avoir partagé un chouette moment et de bonnes histoires agrémentés de vin et de chocolat, chacun regagne ses pénates, parce que c’est marrant, c’est joli, mais ça pèle. Retrouver ma tente dans la nuit n’a pas été chose facile, mais une fois que j’y suis, je place mes pieds dans ma polaire et enfile quelques couches en plus du sac de couchage, la nuit sera fraîche.

Vers minuit, en demi-sommeil, j’entends le hauban de la tente tonner comme si quelqu’un s’était pris les pieds dedans en plein festival. Il est trop tôt pour que ça soit les premiers grimpeurs, si ça se trouve c’est le vent. Quelques instants plus tard j’entends un miaulement un peu rauque juste à côté de la toile de tente… Et si c’était un Lynx? J’ai envie de me lever, d’aller voir, de tenter une percée héroïque avec ma Gopro en faisant le moins de bruit possible et en allumant la frontale au dernier moment, mais le sommeil lui, implacable, prend le dessus tel une claque à pleine main. De toute façon le Lynx aurait détalé au premier bruit.

Je dors comme une pierre malgré les températures négatives.

Au matin la gelée blanche a recouvert les abords du lac. Je grimpe prendre le petit déjeuner au refuge parmi la bonne humeur des ouvriers qui terminent le leur. Réveillée et réchauffée, je regagne le lac. Le vent se calme par moments et laisse apparaître à la surface de l’eau le reflet presque lisse de la Meije et des sommets alentours. Les linaigrettes duveteuses qui bordent l’eau se balancent sous la brise, pas un bruit… hormis l’inattendu « Ahou, Ahou, Ahou! » des ouvriers sur leur chantier, qui vient rompre le silence, tel un éclat de rire dans un film muet. Le soleil finit par dépasser la montagne et apporter quelques degrés confortables. Une fois les yeux bien remplis et les souvenirs emballés, je quitte le lac peu après mes voisins du jour, non sans un dernier coup d’oeil.

La descente sera finalement bien plus tranquille que dans mon imagination, profitant du soleil, du panorama vers la Meije et des nuages qui sillonnent le ciel. Arrivée au parking, deux copines attendent leurs hommes qui redescendent du Pic du Goléon, et me reconnaissent avec mon sac sur le dos puis me proposent de me redescendre jusqu’au camping une fois leurs grimpeurs respectifs revenus; What else?

Dans la descente, un chevreuil dévale les pentes et traverse la route devant nous. Retour dans la vallée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Un peu d’orage et de hasard

Du Lac Noir à La Grave

Le soir, l’emplacement du bivouac, donne au matin, la magie du premier regard.

6h30, j’ouvre l’abside face à la Meije où s’accrochent depuis la veille quelques irréductibles nuages.

Sans vent, le lac offre des reflets hypnotiques des sommets qui nous font face, pendant que le soleil continue sa course en balayant le ciel d’un dégradé de rose et de jaune qui vient réchauffer doucement les premières heures du matin et les couleurs de la neige. Immobile, silencieux et se suffisant à lui-même, le décor me réveille en douceur, rien à voir avec le radio-réveil du quotidien et ses flash infos.

Apaisement.

C’est l’heure de faire chauffer le petit dej’: une floraline à la banane séchée et le thé, indispensable allié dans mon cas, à une quelconque secousse de neurones. Sur la boîte de lait en poudre achetée, l’équipe de com’ avait trouvé judicieux d’écrire « Bien dosé, c’est très bon! », phrase qui signifie en réalité « Mal dosé, c’est dégueu ». Mon conseil donc, sur-dosez le lait en poudre plutôt que l’inverse, sinon ça ressemble visuellement à du lait, mais la comparaison s’arrête brutalement là. J’avale ma floraline au goût mi-eau, mi-lait et banane, mon thé fumé, et le fameux bout de gingembre confit, épreuve ultime, mais aux vertus anti-fatigue (avec en prime un petit coup de boost contre les infections ORL), puis remballe mes affaires en profitant de la vue.

Je redescends tranquillement vers le col du Souchet, pas vraiment pressée de quitter ce paysage et ses marmottes, visiblement sereines pour passer l’hiver, qui me scrutent depuis leurs cailloux respectifs. Un dernier passage devant le lac Lérié en faisant attention de ne pas marcher sur les mini grenouilles qui jalonnent les chemins et je retrouve le col.

Deux passages consécutifs d’enclos plus tard, je me dis que j’aurais dû suivre le panneau d’itinéraire VTT. Un de mes voisins de bivouac se retrouve alors devant moi en guise de leurre et j’avance vers le Chazelet avec pour objectif de rejoindre les abords du Lac du Goléon le soir même. Je finis par retrouver le dit-voisin sur un banc improvisé et profiter d’un café face aux montagnes… Après un point météo, plutôt de bonne augure pour la suite de la journée, lui reprend sa route et moi la mienne. Mis à part le fait que les descentes m’ennuient, celle-ci est assez longue avec le sac, mais rien de compliqué. En bas je m’arrête manger une crêpe, plat totalement exotique pour une bretonne demi-sel, avant de repartir en direction du village « Les Clots ».

Sur le sentier, je m’engage sur un passage dont j’ai horreur avec le sac chargé et un ciel devenu menaçant: un chemin étroit sur un dévers de paillettes de schiste qui débouche sur une langue rocheuse avec corde, bref, allons-y Michel! Après environs 2 mètres, je fais demi-tour car les gouttes commencent à tomber, je passerai par la route, j’ai bien compris le message…shallnotpass

 

Une fois sur le bitume, les gouttes se transforment en grêle qui semble bien décidée à me faire m’arrêter. La visibilité se réduit à vitesse grand V, la grêle me chatouille le crâne, mais « oh, miracle! » un abri en pierre au bord de la route quelques mètres plus loin, je pourrai au moins avoir le temps de sortir ma veste du sac… A peine arrivée sous le fameux abri au look solide, le claquement de la foudre et le flash qui l’accompagne viennent me secouer les tympans et m’envoyer de jolies petites étoiles dans les yeux. Comme une légère odeur d’allumette, je me retourne, l’abri se révèle être un transformateur électrique. Échec.

Juste à côté, un bon vieux pylône a dû servir de parafoudre. Une voiture descend, je lui fais signe et le type m’embarque aussitôt à l’arrière avec son Braque de Weimar, qui craint l’orage et étale sa grosse tête dépitée contre moi en me regardant l’air de dire « Toi aussi, t’es là? ».

Finalement je descends à La Grave tel un chien mouillé.

Une fois en bas, l’orage cesse aussi brusquement qu’il est arrivé. J’atteins le camping (La Gravelotte) et échoue ma tente en plein milieu. Je profite de mon passage imprévu en pleine civilisation pour faire une lessive. Absorbée par mes gestes répétitifs et mes chaussettes sales, je tourne la tête et regarde ma coéquipière de lavoir, on s’étonne et rigole, ce n’est ni plus ni moins que ma voisine d’aire de bivouac de Besse en Oisans. Nous passerons finalement le début de soirée à prendre l’apéritif près de leur Ford transit, à se raconter nos anecdotes et projets de voyages, parsemés de quelques tranches de vie.

Comme quoi, l’orage et le hasard sont parfois bien faits.

 

 

 

 

 

 

 

« These songs of freedom »

Du Lac du Chambon au Lac noir

Après une arrivée quelque peu chaotique sur Paris et un hébergement d’urgence à la dernière minute (Merci Claire 😉  ), c’est finalement le covoiturage entre Paris et Grenoble qui marque le début du voyage et dessine déjà les grandes lignes de celui-ci: quelques pauses salutaires, de belles rencontres, une bonne dose de contemplation et ce qu’il faut d’imprévu.

Et puis s’endormir, ou si peu, au son mélodieux d’une prière Juive et se réveiller au pied des montagnes.

Mes 2 heures de sommeil en poche, le chauffeur de car me dépose au bord du lac du Chambon (952m). Catapultée dans la carte IGN grandeur nature, c’est un peu le moment « quand faut y aller, faut y aller ».  Je suis le sentier sur les 7Km qui me séparent de Besse en Oisans (1568m) par Mizoën sous un ciel implacablement bleu, la nuit précédente constituée de micro-siestes ne facilite pas vraiment ces premiers kilomètres.

Munie d’une eau, fraîche au goût mi-ferreux/mi-dégueu, récupérée à la fontaine de l’église de Mizoën, je grimpe les passages de route et de forêt pour atteindre Besse puis l’aire de bivouac, sans avoir réussi à changer mon eau durant toute l’après-midi, trop occupée à me débarrasser des nombreux taons un brin agaçants.  Eau qui s’avère pleine de particules rouillées en suspension, j’ai donc fait le plein de minéraux, il paraît que c’est bon pour la santé 🙂 .

Autour de l’aire de bivouac (désertée par la plupart des touristes vers le 15 Août) les rapaces tournoient aux sommets des montagnes, le ruisseau de la salse en seul bruit de fond, je monte enfin ma tente aux portes des montagnes.

Mes voisins de camping, outre le fait d’être sympas, viennent du 44. Je ne suis pas trop perdue ^^

La nuit était calme jusqu’à ce qu’un type qui dormait dans son pot de yaourt décide de se chauffer au diesel à 6h30 du matin, la vie en communauté ça s’apprend à tout âge, ou pas.

Après avoir remballé ma tente et mes affaires, je papote avec les voisins qui me proposent finalement de me déposer au dernier parking sur le départ du sentier du plateau d’Emparis (2245m), le manque de sommeil de la veille ne me fait pas hésiter plus d’une demi seconde. Il s’avère que ce trajet, en plus de serpenter dans un décor vertigineux et magnifique, reste un de mes très bons souvenirs de ce voyage en terme d’échange et de rencontre.

Arrivé sur le plateau, on tente de déchiffrer le paysage et de mettre un nom sur les sommets qui pointent le bout de leurs nez écorchés par le temps. Bien aidé par un gars du coin et ses multiples cartes IGN, le panorama a maintenant des noms: La Meije, Le Rateau, le Pic de la Grave… et semble alors plus familier, on fait connaissance.

Subissant un net ralenti dans les montées grâce à la maison que je porte sur mon dos, je laisse les Sud Nantais partir devant et s’éloigner dans un décor de cinéma. Je tire un peu la langue, derrière moi un VTT se vautre dans un bruit de dérapage et un « et merde! » qui me fait autant rire que relativiser. Le type va bien et fini par marcher à côté de son vélo. Arrivée au col du Souchet (2365m) la vue vers la Meije est déjà magique. D’un côté les étendues d’herbes et les courbes douces du paysage évoquent les steppes mongoles, quand de l’autre s’étendent les sommets enneigés battus par les vents qui s’inviteraient bien dans une toile de Caspar David Friedrich (https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Voyageur_contemplant_une_mer_de_nuages).

Personne à l’horizon. Contemplation quand tu nous tiens.

En se rapprochant des sommets, le lac Lérié (2456m) abrite sur ses rives autant de vaches que de touristes, en offrant un miroir au spectacle des nuages qui s’accrochent aux montagnes. Je me pose quelques minutes avant de rejoindre le fameux lac Noir, un nom qui m’inspire en repensant à L’île noire gardée par son gorille.

Sur les rives du lac noir j’étale mon sac et moi-même, il est tôt (15h30/16h) j’ai le temps de profiter de la vue qui se vide peu à peu de ses protagonistes de passage. Il y en à un particulièrement qui me restera en tête. Voyant l’orage gronder un peu plus loin, je demande à un papy athlétique passant par là les prévisions météo (au vu de son rythme il connait la région). On discute quelques minutes et puis il repart d’où il est venu. Une bonne demi heure plus tard je le vois revenir vers moi en me disant que finalement il aurait bien discuté un peu plus! Il a donc fait volte-face dans la descente. Je n’ai pas bougé d’un iota. On reste donc papoter de nos régions d’origine, du pourquoi du comment on est arrivé ici et maintenant, puis il me souhaite une bonne nuit mais surtout un bon réveil et disparaît de nouveau derrière les barres rocheuses. L’inattendu tant attendu.

L’orage, lui, reste à bonne distance et gronde au loin. D’autres bivouaqueurs arrivent autour du lac, chacun choisi sa vue pour le réveil ou la soirée. Je bouge ma tente avec l’aide de mon voisin de bivouac, sentant bien que la soirée ne restera sans doute pas si sèche que ça. Le vent qui poussait gentillement l’orage vers l’Est décide de changer de bord. Je pique une petite tête dans le lac (pas aussi frais que la côte Finistère nord), je chauffe mon eau et avale mes pâtes au parmesan tant qu’il ne pleut pas, avec une vue un brin menaçante, ce qui fait sans doute son charme.

Pâtes avalées, je vais voir d’un peu plus haut le soleil descendre sur l’horizon. Les contrastes rouge et bleu s’intensifient sous le ciel chargé qui avance lentement au dessus de nous. N’étant pas la seule à avoir cherché ce point de vue, je redescends sous les premières gouttes avec un autre bivouaqueur qui lui n’a pas encore mangé et devra improviser la cuisine sous l’abside, ce qui est bien mais pas top.

Sous la tente ouverte je profite de la vue et je me dis que si les vaches restent c’est que ça va. Il grêle, les vaches se barrent, je ferme ma tente et attends que ça passe en compagnie de ce bon vieux Jean-Paul et son Existentialisme.

La grêle ne durera pas très longtemps, la nuit sera calme, comme un air de Redemption song qui résonne dans ma tête.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un peu plus au nord: Hellesylt

Le lendemain, sous un vent soutenu mais un soleil radieux, je pars randonner pour la journée dans les environs du camping.

Sur les hauteurs, la vue sur le fjord est superbe. A travers les nuages épars, les rayons de soleil dessinent des cordes de lumières qui viennent balayer la surface de l’eau.

Le périple de la veille est vite oublié, même si les jambes s’en rappellent un peu.

Après avoir bien vadrouillé, je me souviens qu’à l’entrée de Sogndal, à 3km du camping, il y a une supérette et que dans ce camping grand luxe, il y a un four… J’ai soudain une furieuse envie de pizza. Aveuglée par la vision d’une pizza surgelée inondée de fromage qui remplira la pièce d’une douce odeur industrielle, je termine ma randonnée sur ces 6kms à pied aller/retour. Ma pizza sous le bras, je me sens quand même moyennement « into the wild », mais après tout comme dirait l’autre:  » où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir! ».

Bref. Je suis officiellement claquée de mon périple mais la 4 fromages est au four.

Pendant la cuisson, j’en profite pour régler la note du camping et demander si le fait de faire du Stop est socialement acceptable en Norvège. Réponse: non. Le directeur du camping m’explique, un peu hésitant, que ça n’est pas dans les mœurs et que les gens risquent d’avoir peur. Note pour l’avenir: je suis donc physiquement en capacité de faire peur à des gens dans le grand nord, pays des ours et des tempêtes, seule, le pouce en l’air au bord d’une route. Ok.

Suite à ma question, le gérant propose de me trouver les horaires de car pour le lendemain puisqu’un arrêt est situé à proximité du camping. Il passe donc le temps nécessaire à chercher et vérifier les informations sans avoir eu besoin de lui demander quoi que ce soit et finit par me rédiger une fiche horaire précise avec un grand sourire. Je file donc retrouver ma pizza, avec la fiche horaire dans la poche et le sentiment confortable que sait procurer l’attention de l’autre quand on ne l’a pas réclamée.

Au matin, je replie ma tente et remballe mes affaires avec une efficacité remarquable, il est absolument hors de question que je rate ce bus.

Je suis à l’heure, le car aussi. Une fois le sac dans la soute, je m’installe et remarque immédiatement un regard très appuyé à ma gauche. L’homme à la mine joviale me demande d’où je viens « I come from France. » « OOoooh Je parle un peu Français vous savez? »… Drôle. L’homme vient d’Hawaï, il est prof de psychologie à l’université d’Honolulu. Du coup le trajet de 5 minutes passe en un éclair et on se retrouve à attendre nos cars respectifs ensemble. Il me raconte son travail qui lui permet de voyager partout dans le monde pour tenir des conférences et accessoirement de partir randonner dans les plus beaux endroits de la planète. Il me donne des bons plans allant de l’application de rando aux références de cartes.  On se raconte notre voyage Norvégien. Il me dit qu’il à vécu à Paris où il a apprit le français et je lui réponds que durant la même période mes parents habitaient Boulogne-Billancourt. Il y a des gens comme ça avec qui la discussion coule de source sans même se connaitre. Je lui signale que son bus est à quai, ce qui lui permet tout de même de ne pas le rater! Dommage, j’aurais bien aimé entendre la suite de la balade de nuit près des laves du kilauea un steak et une tige de fer à la main.

Finalement ma solitude retrouvée ne dure qu’un instant, un chinois, la quarantaine et l’air un peu perdu me demande ma destination avec un anglais plus qu’approximatif. Il se rend lui aussi à Hellesylt puis Geiranger. Sur ce je me commande un sandwich végétarien beaucoup trop cher et beaucoup trop mauvais. Le car arrive. Le chinois paniqué aussi. Est-ce bien le bon car? Comment puis-je en être sûre? A quelle heure allons nous arriver? Et si le car à du retard, allons nous rater notre correspondance? Et si?… Bon je veux bien être sociable, mais là je décide quand même de mettre quelques sièges entre nous.

Une bonne playlist, une destination inconnue, rouler et être nulle part. C’est ça le paradis.

Entre deux correspondances je m’essaye au Norvégien avec le chauffeur du bus. Le chinois, lui, fait les cents pas avec un mélange tout à fait unique d’angoisse et de joie sur son visage. Il pourrait être tout droit sorti d’un dessin animé à la Triplette de Belleville. Je reprends donc le bus suivie de près par mon acolyte du jour.

Nous arrivons finalement à Hellesylt, désertée de tout touriste. A peine sortie du bus je me retrouve assaillie de questions par le chinois à l’anglais qui force la concentration. Il doit prendre un bateau pour aller dormir à l’hôtel à Geiranger. Je lui conseille de se diriger vers le quai visible depuis l’arrêt de car… Etant aussi perdue que lui, je suis par conséquent assez peu utile en matière d’informations directionnelles. Il finit par apercevoir le bateau qui arrive au loin et me lance un jovial « A demain à Geiranger! ». Intérieurement, je ris. Le gens paumés sont parfois sacrément marrants.

Ne trouvant âme qui vive dans le village je fais irruption dans une maison de retraite pour que l’on m’indique les différents campings. Opération fructueuse. Après avoir visité 2 campings, j’opte pour le plus proche du quai, beaucoup moins humide. Tente montée, repas avalé, sommeil entrecoupé de camions, l’aire de repos est de l’autre côté de la haie, pas de bol Anatole.

 

 

 

Sogndal

J’arrive à Sogndal en fin d’après midi. C’est une assez grande ville pour la Norvège, environ 7000 habitants. Sur le coup je trouve ça trop grand. Pourtant, comparé aux montagnes, aux fjords gigantesques, Sogndal n’est qu’une petite tête d’épingle perdue entre terre et eau. Je me surprends même à penser insécurité à la vue d’un commissariat de plusieurs étages. Comme quoi, on se fait vite aux villages déserts, aux fjords paisibles et même à la brandade de morue en poudre. Je m’arrête dans un café en rêvant à un bol noir fumant et corsé. Je décroche le précieux sésame le tout dans une ambiance pour le moins animée. Le café est bondé, des groupes de locaux, amis, familles, enfants, discutent et rigolent autour de leurs parts de gâteaux respectives. Je me sens étrangère. Je ne comprends rien à ce qui se dit, à ce qui se joue, moi qui ne fait que passer. J’opte finalement pour la terrasse et ses plaids en poils de mouton. Toute seule dehors, je me sens comme un ours, oui bon… un ourson solitaire. Le café noir englouti, je me mets en quête de l’office du tourisme, ou plutôt du bureau temporaire qui remplace l’office du tourisme en hors saison. Celui-ci se trouve dans un genre d’épicerie-fast-food-pmu. Une jeune femme me renseigne à un rythme mou ponctué de « euuuuuuuh ». Elle me donne une carte de Sogndal version set de table en papier avec les hébergements possibles. Etant donné que l’épicerie-fast-food-pmu arbore fièrement le sigle de l’office du tourisme, je demande le prix des hébergements… Euuuuuuuuuh. Bref, j’ai pas eu les prix des hébergements, sans doute trop difficile de soulever le téléphone. L’employée du mois m’indique un camping ouvert situé à 1 Kilomètre.

Après m’être farci le fameux kilomètre en bord de route je tombe sur le dit camping on ne peut plus fermé, grosse pancarte à l’appui. Me prend alors l’envie de retourner à l’épicerie-fast-food-pmu et de barbouiller l’employée du mois de sauce barbecue. Mais finalement je me dis que la dépense calorique que représente l’opération n’en vaut pas bien le coup et que ça ne serait pas très sympa pour la sauce barbecue.

Je refais donc le chemin dans l’autre sens en tentant ma chance dans chaque hébergement. Ils sont soit fermés, soit complets, soit hors de prix.

Au bout de 2 Kilomètres, trois hôtels ruineux, une pension-restaurant chinois complète, deux auberges fermées, ma motivation commence à ressembler à un vieux chewing-gum sec qui finirait par se décoller du dessous de la chaise où il trônait depuis 10 ans.

Je réussi à contacter le camping situé à l’autre bout de la baie, il est ouvert et a même l’air sympa. J’entreprends donc de faire les 3 derniers kilomètres qui me séparent du St Grall. Mon sac ne m’a jamais semblé aussi lourd et même mes pieds semblent vouloir se barrer sans moi. Partir seul c’est bien, mais là ça craint. A mi-chemin du camping qui me nargue tel un mirage au soleil couchant, je me dis que je refuse de me mettre à pleurer comme une gamine écervelée au bord de la route. Ma planche de salut tient dans la poche, une barre énergétique au goût indéterminé mais sucré. Si je m’arrête pour manger, c’est sûr je ne repartirai pas de si tôt et il commence déjà à faire nuit. Je me motive avec un truc débile qui marche à merveille, le train du bonheur dans Dumbo, ça c’est de la référence profonde et philosophique. J’ai beau essayer de trouver un truc plus classe, c’est toujours Dumbo qui l’emporte.

Arrivée dans le camping, sur mon emplacement, je me libère de mon sac et m’étale comme un oeuf au soleil. Après avoir monté ma tente dans un effort las, je profite de la vue. Au loin, un banc de marsouins se découpe à la surface de l’eau qui scintille au soleil couchant… Magique. On n’a rien sans rien.

Après cette journée en 6 volumes illustrés, je rêve d’une douche et d’un plat lyophilisé. En découvrant les sanitaires, j’ai une folle envie de les remercier tellement c’est propre, neuf et chaud. Si ces sanitaires avaient eu une main, je l’aurai volontiers serrée. Quand on s’écarte de son quotidien, la notion de confort reprend sa vraie dimension. Ma douche est digne d’un Spa de luxe, mon plat lyophilisé tiède mérite son étoile au Michelin et ma tente agrémentée de son Thermarest ridiculise le Plaza.

 

 

Le Nærøyfjord

Après un petit déjeuner humide, brumeux et chocolaté, j’embarque pour la traversée du Nærøyfjord, et par la même occasion, pour une journée interminable.

Le bateau est presque vide, une famille de trois Allemands et deux autres touristes seulement. La température extérieure n’est pas très élevée mais il y a surtout une humidité ambiante saisissante qui offre un spectacle lugubre et envoûtant. Les langues de brumes et nuages épars viennent s’accrocher aux pans des montagnes qui plongent dans les eaux sombres du Fjord. Le ciel est dense, chargé de nuages. Les premiers habitants de ces berges n’avaient aucune route, le Fjord était l’unique voie praticable, en cas de tempête ils étaient seuls au monde accrochés au cou de la montagne. Certains cultivaient le tabac, d’autres élevaient des chèvres ou pêchaient… Vivre isolé, coupé du reste du monde dans un décor de nature brute aussi gigantesque, ça laisse pour le moins rêveur. Le paysage escarpé regorge de légendes racontées au coin du feu par un vieux papy ridé et de créatures chimériques dessinées à l’encre de Chine. Quand un marsouin pointe le bout de son dos gris sombre hors de l’eau, c’est tout cet univers là qui vient percuter le réel pour lui donner un relief un peu différent. J’oublie le froid humide qui semble vouloir à tout prix s’immiscer dans chaque interstice disponible. Mais au bout d’un moment la raison me rattrape et je me rappelle que je ne sais pas où je dors ce soir et qu’il serait bon que je ne chope pas le rhume de l’année paumée en Norvège fin décembre avec ma tente sur le dos.

Je continue de profiter du spectacle derrière les vitres, à partager gâteaux et « alerte Marsouins » avec la famille d’Allemands. A ce moment, nous sortons du Nærøyfjord dont les eaux viennent se mêler à celles de l’Aurlandsfjord dans un vaste décor gris-bleu. J’étudie un peu ma carte et les quelques conseils flous de l’office du tourisme en espérant que Kaupanger ça soit chouette et accueillant. Kaupanger en vue, je me dis que c’est peut être chouette mais somme toute peu accueillant. Un des membres de l’équipage m’annonce que les hébergements (comme à peu près tout) sont fermés à Kaupanger  à cette saison et que j’aurai plus de chance à Sogndal. Mais il faut prendre le bus et le dit arrêt de bus se trouve plus haut sur la colline. C’est comme ça qu’un bon plan pour éviter la grande ville de Bergen se transforme en un concept moisi qui prend l’eau, le tout d’après les conseils d’une guide touristique souriante et convaincue. Je pars donc à l’assaut de la colline sous la pluie et au bord de la route sur laquelle les voitures, camions et autres Quads passent à cent à l’heure, charmant. Je finis par trouver un arrêt de bus bien Norvégien ne comportant aucun panneau, à quoi bon? J’attends… longtemps. Au bout d’une heure et quart je me dis que je suis Française et qu’en France on fait du Stop. Voilà. Je commence donc ma tentative désespérée le pouce en l’air en souhaitant que ça ne soit pas une injure en Norvégien. Au bout d’une dizaine de voitures, il faut se rendre à l’évidence, j’ai plus l’air d’effrayer les gens que d’attirer leur sympathie. J’ai toujours pas trouvé de réchaud pour me faire à manger, les campings sont fermés, j’ai mangé 4 pépitos à midi, il pleut… Un pick-up rouge surgit sur la route. Dans les films d’horreur les psychopathes ont toujours des pick-up, j’ai faim et du coup des idées débiles me galopent dans le crâne. Finalement je lève le pouce en pensant à mon épitaphe. Le type s’arrête, la cinquantaine, barbu avec des lunettes et un pull tricoté.  Il m’explique que l’arrêt de bus est à 2 Kilomètres en haut de la colline, je grimpe donc dans le pick-up rouge.

Mon conducteur s’avère être vraiment sympathique, souriant et clou du spectacle il connait Brest, ma ville d’origine, grâce à la fête de Brest 2012 où il s’est rendu en bateau avec d’autres habitants de Kaupanger pour un concours de légumes (à ce que j’ai compris)…improbable. Du coup, son visage s’illumine en me parlant de Brest et le trajet devient trop court. Garé devant l’arrêt de bus il termine son récit en me disant que si je suis toujours là après ses courses, il me conduira directement à Sogndal.

Finalement le bus arrive, en montant dans celui-ci je vois mon petit monsieur au pick-up rouge me faire un grand salut souriant en reprenant sa route. Tout va mieux, j’ai faim mais je m’en fou, un pépito fera l’affaire. De toute façon, le trajet jusque Sogndal ne doit durer qu’un quart d’heure environ, je serai bientôt prête à planter ma tente. L’optimisme est parfois trompeur…