Quelques pas de plus

Au lendemain de ma fuite de Réallon, descendue vers un camping plus proche du Pic de Morgon, je me pose une journée en tentant de pratiquer ce qu’on appelle communément le farniente. En début d’après-midi j’arrive à la conclusion qu’une journée entière de farniente c’est beaucoup, mais alors vraiment beaucoup, trop long. Je nage un peu dans le lac de Serre-Ponçon et passe finalement l’après-midi à marcher dans les environs du village de Crots. Cette « journée flemme » se termine ensuite dans un restaurant du coin avec une équipe sympa, des bons plats, un verre de bon vin et un cadre agréable, bref! une bonne adresse si vous passez dans le coin ( « Chez Pierrot Fils » ).

Enfin, vient le jour du départ vers le Pic de Morgon. Dernière randonnée du voyage, je savoure ma chance une dernière fois.

Je décolle à 7h30, la journée promet d’être aussi longue que caniculaire. Après 5 Km j’atteins l’Abbaye de Boscodon où un jeune couple me prend en stop. Ils rejoignent aussi la fontaine de l’Ours pour faire la randonnée du Pic de Morgon version longue avec la route des crêtes. On sillonne  joyeusement les routes de montagne en vérifiant du coin de l’oeil les rares panneaux d’indications. Un écureuil traverse la route en nous jetant un regard outré. Arrivé à la fontaine de l’Ours, la conductrice m’avoue être un peu stressée à l’idée d’emprunter le sentier des crêtes car elle a le vertige… Je tente de détendre l’ambiance avec une ou deux vannes moisies, ce qui me vient assez spontanément, puis laisse mes chauffeurs du jour se préparer. Au départ du sentier, je regarde rapidement le panneau d’information et y trouve un peu plus qu’une carte. Agrafée sur un des montants, il y a une feuille A4 plastifiée avec pour titre « Avis aux randonneurs ». Une femme a disparu en Juin dernier sur le même chemin. Sous une photo, un court texte demande aux marcheurs de contacter la gendarmerie si une de ses affaires est aperçue. En essayant de ne pas penser aux nombreuses hypothèses glauques qui me traversent l’esprit, je prends l’affiche en photo puis entame le sentier.

Toute la première partie se fait en sous-bois pendant 1.5Km à travers la forêt Domaniale de Boscodon où pullulent les écureuils, contrairement aux randonneurs. Les vues sur le cirque de Bragousse et le pic de Charance valent vraiment la peine de choisir cet itinéraire moins emprunté que celui du grand clos (beaucoup plus court). A l’ombre des arbres, je profite de la vue sur le cirque de Bragousse, aussi vertigineux que minéral, quasi lunaire. On se croirait presque dans un décor de Star wars et l’imagination fait le reste.

Juste avant d’arriver au cirque de Morgon, il y a de bons spots de bivouac avec une vue imprenable sur les montagnes alentours.

Il est environs midi quand j’approche du cirque. La chaleur se fait déjà sentir à l’ombre. La gourde se vide peu à peu, mais sur le guide Rother, un lac « aux eaux d’un bleu turquoise » est indiqué… J’ai hâte.

C’est alors que le rêve d’eau turquoise s’effondre brutalement à la vue de la mer d’Aral qui s’étend à mes pieds, aussi sèche qu’une momie dans un musée poussiéreux. Dans le fond de ma gourde, j’entends mon reste d’eau tiède ballotter sournoisement au gré de mes pas. Je reste un bon moment fixer le fossile du lac, incarnant de tout mon être le sens du mot dépit, en maudissant le type qui a rédigé cette grosse arnaque « avec son lac vert émeraude » de mes fesses.

Le pic de Morgon se dresse à quelques kilomètres, mais je n’ai presque plus d’eau. J’envisage un instant de faire demi-tour et puis tant pis, je compterai mes gorgés tièdes pour aller voir ce que cette vue a à offrir.

Les premières montées sous le soleil donnent le ton: les derniers kilomètres seront secs, chauds et fatigants. J’atteins finalement le sentier de crête et miracle, il y a du vent \o/ Le chemin serpente à travers un balayage de nuances ocres, beiges et vertes, sur lesquelles dansent les ombres des nuages. C’est parfait. J’oublie le manque d’eau quelques temps et profite du silence niché dans son écrin d’immensités rocheuses.

Au bout d’un moment je crois voir se dessiner le fameux passage « à risques » un peu plus loin. Etant donné que toutes les personnes croisées depuis plusieurs jours m’ont décrit un passage vertigineux et escarpé de 15 à 20 mètres de long, l’angoisse monte. J’ai le sang qui tambourine derrière les oreilles. Je range les bâtons de marche et grimpe sur la roche au moment où le chemin s’arrête. Une fois les deux pieds et deux mains posés sur la langue rocheuse accrochée à la crête, l’angoisse retombe comme un soufflé. Je grimpe un peu plus haut pour vérifier si la vue offre une belle verticalité, ce qui est le cas. Le panorama est imprenable, mais la position peu confortable. J’en profite pour faire une BA et ramasser un mégot qui traîne puis redescends du bout de caillou après la traversée d’environ 5 mètres. Je réalise alors que le passage tendu doit être un peu plus loin, car celui-ci ne collait pas du tout à la description qui m’en avait été faites. Retour de cette stupide angoisse. Quelques dizaines de mètres plus loin je tombe sur un groupe de randonneurs qui se reposent dans l’herbe. Je me dirige vers eux pour papoter et savoir où se trouve ce fameux passage rocheux difficile. Ils éclatent de rire en me disant que je viens de le traverser et qu’ils me regardaient justement crapahuter sur les cailloux… Morale de l’histoire, ne pas se fier aveuglément aux descriptions faites par d’autres, car chaque ressenti est différent.

Les dernières centaines de mètres passent comme une lettre à la poste et j’atteins finalement la vue espérée du haut de ses 2324 mètres.

Entre l’immensité bleu azur au-dessus de nos têtes et la ligne d’horizon dentelée qui nous encercle, les vautours et grands corbeaux croisent les planeurs qui profitent du même terrain de jeux. Sur le pic de Morgon, une table d’orientation fendue en deux par un éclair, témoigne de ce qui façonne le paysage au fil du temps. Une poignée de marcheurs profitent de la vue en silence et un corbeau visiblement intéressé par nos restes de gâteaux, tente quelques approches héroïques. Finalement la discussion s’engage avec une des randonneuses présentes. En apprenant ma mésaventure de lac asséché elle me propose immédiatement de me donner un demi-litre d’eau sur les 2 litres qu’ils leur restent pour redescendre du pic avec son mari. J’ai rarement autant apprécié un cadeau, encore mieux que mon 4×4 téléguidé. Dans une euphorie contagieuse je savoure l’eau fraîche en mesurant un peu mieux ce que doit être le réel manque d’eau. Les marcheurs vont et viennent pendant que je reste vissée à mon bout de caillou pour profiter de la vue. Par moments, un vautour passe au-dessus de nos têtes dans un battement d’ailes démesuré. On voit se dessiner le Dévoluy, puis le Vercors au loin et le Queyras vers l’Est, comme autant de courbes et de pics qui attendent nos pas.

A un moment, il faut se décider à redescendre malgré tout. Un dernier regard à 360° et je me concentre sur mes pieds. La terre est très sèche et rend le terrain glissant. En pleine descente, je rencontre un jeune couple, peu habitué aux randonnées, qui marchent dans mes pas car selon eux j’ai l’air de savoir « où je vais », ce qui aura le mérite de me faire rire. On finira donc cette balade tous les trois en direction du parking du grand clot où j’embarque en voiture afin de retrouver le camping en m’épargnant les derniers kilomètres de bitume. Après les quelques 20 km parcourus dans la journée, le trajet retour fût plus que salutaire, le tout avec un peu d’Eric Clapton dans les oreilles, que demande le peuple?

Un dernier repas à la belle étoile, non sans une pointe de nostalgie précoce et je pars observer le spectacle d’un orage d’été sur le nord du Queyras. Les pieds dans le sable au bord du lac, hypnotisée pas le ciel qui s’embrase au loin dans une rage électrique, je me console en songeant que si demain sonne l’heure du retour au bercail, d’autres routes attendent ailleurs et que tant que mes pieds me porteront, j’irai à leur rencontre.

 

Sous le vol de l’Aigle

Après une nuit calme, je décolle direction le village situé au-dessus de Réallon (Les Gourniers). Plusieurs sentiers de randonnée partent de cette vallée dans toutes les directions, il y en a pour tous les goûts, amoureux du vertige ou non. Après avoir fait le tour du hameau, ce qui est relativement vite fait, je rejoins la marmite de géant qui se situe au départ du sentier de randonnée de la source de Chargès. Il est 9h00 et la matinée nous fait encore grâce d’un peu de fraîcheur. De l’autre côté du torrent, des sentiers en sous-bois partent en direction du ravin d’Entraigues et sans doute vers la roche Méane (2651m). Après avoir vadrouillé dans cette direction, je reprends le chemin de la cabane du Pré d’Antoni. À quelques pas de la Chapelle St-marcellin, je m’arrête sous le cri de l’aigle qui survole le sentier et s’en va faire plier en douceur la cime d’un arbre de l’autre côté du torrent. Je reste sur place, jumelles à la main pour profiter de la vue. Les Rennais, avec qui j’ai mangé la veille, me rejoignent le regard aimanté dans la même direction. Je les laisse profiter de l’ombre discrète offerte par les quelques arbres et reprends la route. Par moments, je me fige. Une forme sombre balaye mes pas et je n’ai plus qu’à lever la tête pour capturer l’instant.

Aucun bruit hormis la brise du vent, le vol de l’aigle et la fougue du torrent.

Cabane du Pré d’Antoni, 13h. Le luxe de prendre le temps, de perdre du temps. Il me reste un bout de pain-fromage datant de la veille, gardé bien au chaud sous le cagnard… De toute façon le fromage c’est plus ou moins fait à base de moisi alors ça fera l’affaire.

En dessous de la cabane, le torrent comme essoufflé par la chaleur de l’été, se calme et continu sa course en escalier. Une source d’eau aussi claire que fraîche sort de la roche. Tout autour, les grenouilles nagent et squattent chaque coin d’ombre. Je me dis que ça aurait fait un super spot de bivouac au calme, sans chercher à aller bien loin… Tant pis. Les Rennais font demi-tour, je les salue et reprends la route vers la source de Chargès, les yeux rivés sur le Mourre-froid (2994m) au pouvoir hypnotique. Au-dessus de ma tête, les roches semblent ridées par le temps qui s’écoule, par le vent qui repousse et l’eau qui fracture. Le paysage alterne entre rage et douceur, comme indécis quant au sort qu’il réserve à celui qui s’y attarde.

Un kilomètre plus loin, le bleu du ciel laisse place au gris et le silence se fissure sous des grondements lointains. Je redescends vers mon abri et la civilisation.

Je laisse les aigles profiter seuls du panorama.

Sur le chemin du retour, les papillons s’activent. Des Argus bleu et des Soucis, un nom bizarre pour un papillon au jaune éclatant. À croire qu’ils ont tenté de me prévenir que si dans la nature, on trouve des soucis, la civilisation, elle, peut vous apporter les emmerdes.

Au camping (fermé depuis la veille), c’est la méga-teuf de village. Des vieux jouent à la pétanque, ce qui ne me dérange pas le moins du monde. Par contre, arrivée à ma tente, je tourne la tête et croise les regards d’une brochette de types en slip de bain se grattant les valseuses d’une main, un verre de pastis dans l’autre. Au même moment, un gros gars sur une grosse moto passe devant ma tente, en combo slip-tongs et moustache, avec lui aussi un pastis à la main.

Équation niveau bac -5: Une fille seule dans sa tente + des dizaines de gars carburant au pastis depuis plusieurs heures + nuit qui tombe = Combien de kilos d’emmerdes potentielles? Pour avoir déjà un peu vadrouillé, ma réponse serait la suivante: beaucoup trop.

Il est 18h30, j’ai la dalle et pas le temps de réfléchir ni de prendre une douche. Je remballe mes affaires en moins de 15 minutes. Devant moi, deux mamies ramassent leurs serviettes de bain, la clope au bec. Elles acceptent volontiers de me redescendre dans la vallée. La voiture démarre, le stress reste derrière. La conductrice est une vraie chauffarde mais leur duo est bien plus comique que la perspective de ma soirée au camping. La vie est faite de choix. Au gros type en slip & pastis, je préfère tendre les bras au ravin. Les deux mamies hautes en couleurs, vont même faire un détour de plusieurs kilomètres pour me déposer dans un camping au calme avec vue sur le lac de Serre-ponçon, au pied du pic de Morgon. Un immense merci et elles repartent vers leur village. Je pose ma tente sous la nuit qui tombe et le regard amusé d’une famille. Après leur avoir raconté mes péripéties, qui ont eu le mérite de les faire rire, ils me déposent sur la route qui mène au camping pour manger une pizza bien méritée. Peu convaincus par le premier endroit au look un peu roots, ils descendent direction Savines le Lac. Le resto roots en bord de route me convient parfaitement. La pizza 4 fromages engloutie, je passe la soirée en compagnie de deux blues man quinquas qui se marrent à la description du gros type en slip à moto et me payent une bière en me parlant rando et musique. Après 2 journées en une, j’ai dormi comme une enclume en or massif.

 

D’Ailefroide à Réallon

Le lendemain du Glacier Noir, j’ai fait un bout de la randonnée du refuge du Pelvoux avec un de mes voisins de camping anglais, mais la chaleur et mon genou fatigué par la descente de la veille, nous ont fait stopper un peu avant l’arrivée. On a d’ailleurs croisé uniquement des gens qui redescendaient avant d’avoir atteint le refuge, eux aussi chassés par la chaleur écrasante du jour. Je n’ai pris aucune photo, étant visiblement incapable de marcher sous le cagnard, parler anglais et penser à prendre des photos en même temps… Comme quoi l’évolution à ses limites et moi les miennes!

Le dernier jour à Ailefroide j’étais partie pour ne rien faire et me reposer avant le départ vers le sud du massif. Finalement, mes nouveaux voisins me proposent de venir grimper avec eux, à l’ombre des parois. Je n’ai pas enfilé de baudrier depuis 10 ans et je n’ai rien d’autre que mes chaussures de rando, ça promet.

Je les rejoins en début d’après midi sur un bout de paroi de l’autre côté du torrent. Le défi du jour consistant donc à ne pas se vautrer, tout en ressortant mon niveau d’anglais des tiroirs. Aucune chute à déplorer, bien que grimper en chaussures de randonnée, c’est un peu comme faire du vélo avec des palmes, c’est possible mais c’est pas top. Mon niveau d’anglais l’emporte sur mon niveau d’escalade, ce qui est plutôt normal en somme. Maintenant il ne tient qu’à moi d’y remédier à force de patience et d’arnica ^^. Après une belle après midi à crapahuter à l’ombre, nous terminons la soirée dans ce qui semble être un peu devenu mon QG local, avec une bière fraîche, un repas chaud et une bonne ambiance.

Au moment de régler la note je découvre qu’une consommation m’était payée d’avance depuis la veille grâce à un mécène parti regagner le sud 😉 . C’est ce qui s’appelle partir sur une note positive! (Merci encore pour la belle surprise!)

Le matin je traîne avec mes nouveaux acolytes autour d’un petit dej’ amélioré, carrément luxueux comparé à ma floraline à base de lait en poudre mal dosé. Bref, c’est un peu Byzance ^^ Entre croissants, thés & cafés, recharge de batteries, lecture et déchiffrage de cartes, les heures passent et en début d’après-midi, il est finalement temps pour eux d’aller grimper et pour moi de décoller. Quand on se sent bien dans un endroit d’adoption, il faut trouver la motivation pour s’arracher à sa nouvelle zone de confort. Les au-revoir passés, je remballe mes affaires avec l’entrain d’une loutre sous prozac.

Le pouce en l’air au bord de la route je me demande un peu où je vais et ce que je fais là. Pas le temps de tergiverser, un camion s’arrête et j’embarque avec un guide de moyenne montagne direction L’Argentière. Je monte ensuite dans la voiture bien remplie d’une fille au large sourire, qui me conduira jusqu’à Chorges (53Km). Le trajet passe en un éclair au fil des sujets de conversations variés qui s’enchaînent avec décontraction. Je me rappelle alors pourquoi il est si important de savoir la quitter cette fameuse « zone de confort ». À Chorges, je m’arrête manger un bout, vu que mon croissant du matin en bien loin derrière moi. Deux voitures plus tard, me voilà à Réallon (village). Je rejoins alors le camping. Celui-ci ferme le soir même mais je peux quand même rester squatter quelques jours, parfait. Clairement, au niveau de l’ambiance c’est pas Ailefroide. Il n’y a que des vieux en camping-cars qui me reluquent comme l’attraction du coin fraîchement débarquée. Bienvenue au zoo. J’aurai dû acheter des cacahuètes.

Je pose ma tente sous le regard insistant d’un des vieux qui va jusqu’à décaler sa chaise d’un bon mètre derrière son gros camping car, pour pouvoir continuer à épier mes moindres faits et gestes. Je pique ensuite une tête, toujours épiée par le vieux, visiblement étranger à tout concept de respect de l’intimité. Dépitée, je pars en quête de réseau pour donner des nouvelles à mes proches, qui eux s’éclatent en famille. Ça y est, il est là le moment moisi du mal du pays. En passant à côté du plan d’eau, sous le regard du vieux, j’aperçois un papillon en pleine détresse qui flotte à la surface. Je pars le repêcher et me pose au bord de l’eau avec mon compagnon d’infortune qui sèche dans le creux de ma main. À ce moment, j’entends le cri d’un aigle qui nous survole. Le temps s’arrête.

Le regard accroché à la silhouette aérienne qui sillonne le ciel bleu dans les derniers rayons du jour, j’oublie le vieux le relou et ma fatigue. Une fois sec, je repose mon volatile sauvé des eaux. Demain je partirai dans la direction du vol de l’aigle.

De retour à ma tente, un camping-car de jeunes Rennais s’est fièrement interposé entre moi et le mateur d’à côté. Triple hourra \o/ J’engage la discussion et au retour de ma douche, ils m’invitent à partager leur repas… Je passe finalement une super bonne soirée à papoter vadrouilles en tous genre avec mes hôtes, autour d’un repas chaud et des cartes de la région. Il faut connaître des coups de moins bien pour pouvoir apprécier les bons moments à leur juste valeur.

La nuit est claire, pas un nuage, juste les étoiles et le bruit du vent.