La glace sous les blocs

Pour changer du Glacier Blanc, le lendemain je pars rejoindre le Glacier Noir, un glacier recouvert de roches sombres qui lui donnent son nom. J’esquive le sentier d’Ailefroide emprunté la veille et j’embarque en voiture avec un gars du coin après environ 30 secondes de Stop.  Oui, dit comme ça, y a vraiment un côté « grosse flemmasse » et c’est parfaitement le cas.

Dès le matin le soleil cogne. Arrivé au Pré de Mme Carle, le départ du sentier est le même que celui du Glacier Blanc, puis il bifurque entre deux montagnes. Le côté négatif c’est qu’il n’y a pas un gramme d’ombre (sauf à la fin), l’immense côté positif, c’est qu’il n’y a personne ! De tout le parcours, j’ai dû croiser 10 marcheurs, tandis qu’au Glacier Blanc, mieux vaut éviter de compter au risque de rater une marche. Le sentier se déroule presque entièrement sur la crête de la moraine. Un couple devant moi fait demi-tour, le vertige ayant eu raison de leur motivation initiale. C’est vrai que par endroits le chemin n’est pas très large, mais ça participe indéniablement à la beauté du lieu. En somme, si vous n’êtes pas sensible au vertige et que vous cultivez un côté ours, vous êtes sur le bon sentier.

Le fait d’être en contrebas sur cette petite crête, donne une impression assez enivrante de grandeur du paysage sur 360°. Par contre, le côté « chemin tout droit devant » donne aussi franchement l’impression de ne pas avancer… J’utilise donc mon litre et demi d’eau en mode rationnement sous une chaleur bien installée. Vers la fin du chemin, un mémorial fait face aux pics dont certains ne sont pas redescendus. Un peu plus loin en contrebas, une popote vissée à un bloc rocheux fait face à l’arête rouge avec un nom et une date récente gravée dans le métal. Autant d’éléments qui remettent un peu les pieds sur terre quand la marche donne des ailes. Étant toute seule et sans carte précise, je m’arrête au bout du sentier, en descendant quand même un peu en contrebas pour suivre la trace du regard, direction le Mont Pelvoux et le Pic Sans-Nom. Ce sera pour une prochaine fois.

Posée seule face aux montagnes, je profite de la vue sauvage et écorchée qu’offre le Glacier Noir, bercée par son magistral silence. Par moments, les pierres qui dévalent les pentes, viennent rompre le calme, comme un feu qui couve sous la glace et qui laisse présager que la torpeur ambiante n’est qu’une illusion.

Après la contemplation silencieuse, Cat Power dans les oreilles, je savoure la liberté de l’instant.

Une fois le nez cramé en plein cagnard, je descends de l’autre côté jusqu’aux Balmes de François Blanc, histoire de retrouver un peu d’ombre. Je trouve finalement bien mieux qu’un peu d’ombre: un couple sympa avec une carte, en pleine phase de reconnaissance du terrain. Je m’incruste dans leur cartographie des pics alentour et ils m’expliquent comment rejoindre la « rive » d’en face car ils en reviennent tout juste.

Vu l’heure (16h), le manque de carte, d’eau supplémentaire et autres outils plutôt pratiques pour ne pas se perdre ou décéder tristement dans des conditions toutes pourries, je décide de redescendre le sentier.

Passé le Pré de Mme Carle, j’avance un peu avant de me décider à tendre le pouce. Finalement, une sympathique grand-mère marcheuse entame la discussion et le pouce resta dans la poche. Son fils passera nous chercher en voiture un peu plus loin pour nous descendre au camping. Avec quelques bonnes histoires locales de plus au compteur, je regagne ma tente en fin d’après midi.

Les voisins sont redescendus du Glacier Blanc tartinés d’écran total, avec un petit air fatigué imprimé sous la crème solaire. C’est l’heure de la bière fraîche (celle avec les gouttes qui coulent le long du verre), ultime récompense de la journée, suivi d’un resto… décidément la vie est un combat 🙂

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